Presque toujours, le cachalot solitaire se trouve être comme le vénérable Daniel Boone à la barbe moussue, sans personne auprès de lui, que la nature qu’il prend pour épouse dans le désert des eaux ; et elle lui est la meilleure des femmes, bien qu’elle garde pour elle tant de sombres secrets.

=> Herman Melville, Moby Dick (1851).

Question de feeling. Je devais atterrir au départ sur l’île de Sao Miguel, et réaliser l’émission depuis la capitale des Açores, Ponta Delgada, qui signifie « Pointe Fine » (selon la traduction vénérable de mon voisin de palier, qui est vietnamien). Or, il y a trois semaines, mon seul indic’ concernant l’archipel était un ancien photographe d’Actuel, Thierry Secrétan, ayant arrimé en 1997 son voilier le Long Wei à l’île de Pico. Il a pris des milliers de photos, regroupées sous le titre L’Empreinte du Cachalot et exposées à Montmartre en 2008. On y voit des rameuses en bikini (comme l’atteste l’image de Une), la nageoire caudale de la bête se soulevant majestueusement au fil de l’eau, un couple de retraités se promenant dans un squelette ou de curieuses habitations :

 

Peut-on vivre dans une baleine ? © Thierry Secrétan

 

Sans aucun doute, c’est l’homme de la situation. Je lui téléphone, évoque ma destination. Voilà ce que ce « fils de Bizot et de Depardon » m’a répondu :

- Les Açores, c’est un trip. Mais Ponta Delgada, c’est nul, rien à voir, tu vas t’emmerder. Le vrai truc, c’est Horta, sur l’île de Faial. Pendant quatre siècles, l’archipel a vécu de la chasse à la baleine, plus précisément de la vente du spermacéti, une huile précieuse qui provient de la tête du cachalot.

Et il a suffit que Thierry prononce le mot de « spermacéti » – toutefois difficile à porter comme prénom – pour que je me rappelle ma lecture, quelques mois plus tôt, de Moby Dick. Ismaël, le jeune héros, décrit cette cire blanche comme ayant « des odeurs de violettes de printemps ». Melville consacre de (trop) longs chapîtres aux différents usages de cette huile, transformée en cosmétiques, en bougies ou en savons parfumés. Je comprends soudain : je vais vivre Moby Dick en vrai.

- Bon, tout a changé : le dernier cachalot ferré au harpon à main fut sorti de l’eau en 1984, et la chasse interdite en 1987.

Zut. En même temps, j’aime les animaux, et bien que l’idée eut été plaisante sur le plan romanesque, je ne me voyais pas harponner un être humain, a fortiori une baleine blanche.

- Quoiqu’il en soit, Horta reste une escale mythique pour tous les navigateurs, la marina la plus importante – et la plus colorée – de l’Atlantique. On parle de superstition : depuis des siècles, si votre bateau s’arrête au port, vous devez peindre quelque chose sur le quai, sinon le mauvais oeil frappera votre voyage.

Bien que n’ayant pas de bateau, j’emmènerai tout de même un pinceau et de la peinture. Le mauvais oeil, çe me plait moyen.

- Et puis à cette époque de l’année, c’est le genre d’endroits où tu peux rencontrer Ellen McArthur, la recordwoman du tour du monde à la voile en solitaire [en 2005], en plein entraînement.

C’est décidé, je change mon billet !

"Come on, we're waiting for you, mate."