C’est toujours pareil, quand c’est fini c’est là que ça commence ! Je m’explique : après avoir achevé la mission et l’émission en Bolivie, mes amis Jorge et Ignacio m’emmènent visiter une radio locale située près de l’alliance Française de La Paz, un petit hôtel particulier rose  avec un gros graffiti « mujeres creando » ! Et là c’est le choc ! une radio féministe, anarchiste, activiste en plein La Paz… Si j’avais su je serai venu faire l’émission de cet endroit magique.

Nous sommes reçus par Helen Alvarez, une belle femme genre Gisèle Halimi, elle est entourée d’une bande de copines qui ont l’air de bien se marrer autour d’un ordinateur, un petit garçon joue entre les tables de la cafétéria, nous prenons place près d’elles et Helen est ravie de répondre à toutes mes questions. La radio existe depuis quatre ans et ce n’est qu’une partie des activités de cet espace féministe et autonome nous explique Helen, prof à la fac, journaliste dans une agence de presse, animatrice bénévole à radio deseo, mère de deux enfants et récemment grand-mère. Rien que ça!

En fond sonore on entend la radio et je crois reconnaître un morceau de Phillip  Glass  ce qui m’est confirmé, j’avoue je ne m’attendais pas à ça, et je vais de surprise en surprise! Outre la radio, une maison d’édition, un service juridique pour venir en aide aux femmes en détresse, une crèche, un collectif d’action, un atelier de graffitis et « muchas cosas  » m’explique Helen.

Jorge et Ignacio ont l’air de bien connaître la grille des programmes et ils me conseillent d’écouter « barricada » tout le monde politique se presse à cette émission  pourtant ils sont barricadés tant qu’ils n’ont pas répondu aux questions de Maria Galindo activiste et déterminée. On me raconte avec beaucoup de plaisir les incidents et autres coup de sang de certains invités pris au piège de leur incompétence. Mais alors pourquoi y aller ? nous aussi en France on avait Zollo et Nemour et beaucoup d’invités refusaient d’intervenir, c’est la seule radio écouté par le monde paysan (et ils sont nombreux) et les hommes politiques y vont pour y délivrer leur message, personne n’est dupe et quitte à se faire laminer ils s’y pressent.

Il faut dire que radio Deseo et le collectif de « mujeres y creando » ont rejoint très tôt le mouvement de défense des tipnis ( territoire indigène du parc national d’Isibora), elles ont participé à la longue marche à  travers les  600 km qui mène à La Paz pour protester contre la construction d’une route à travers les terres ancestrales. En 2011 on continue à spolier les Indiens après les avoir massacré, dépossédé et humilié pendant des siècles. Quand l’avant-garde féministe rejoint la tradition écologiste Andine, le résultat est une belle humanité tolérante mais déterminée à lutter pour les droits des femmes. Quelle leçon!

Autre programme absolument inimaginable pour nous , c’est « la lista negra » : en fin de journée on égraine à l’antenne une liste de pères indignes qui n’ont pas payé la pension alimentaire ou qui ont abandonné leur famille avec leur nom, prénom et profession… Helen m’explique :  » le premier sur la liste est Evo Morales  (le président de la republica en personne) avec témoignage de son ex-femme à l’appui » et rajoute -elle non sans ironie : « c’est normal son maître à penser, le Che en a fait autant avec sa famille , nous avons le témoignage de la fille de Guevara qui crevait la dalle avec sa mère pendant que papa faisait la révolution. » Sacré bonne femme! Je suis sous le charme, j’ai l’impression d’être dans un film d’Almodovar version Andine.

L’entretien est de plus en plus passionnant quand elle me raconte les actions faites dans la rue, conçues comme des performances artistiques bien qu’elle refuse de considérer ça comme de l’art : elles ont défilé en chador rouge sang  en solidarité avec les Iraniennes, elles ont balancé des baudruches pleines de peinture rouge sur le palais présidentiel avec toute une mise en scène, « la créativité est un instrument de lumière » et non sans humour elles crient haut et fort : « gorda, libre, Boliviana y terca ! » grosse, libre, Bolivienne et têtue ! de vraies copines quoi !